18/09/2007
L'ennemi public numéro 1 (Sébastien)
En réalité, je suis l'ami de tout le monde, et je ne veux de mal à personne. Toutefois, le proverbe dit :"Qui aime bien châtie bien!" Sans prétendre châtier personne, je voudrais montrer ici dans quel discrédit l'intelligence se trouve souvent reléguée, à cause...d'autre chose! Mais si je parviens à montrer que, parmi les productions de notre pensée supposée intelligente, les sottises s'expriment aussi au grand jour, est-ce que je ne risque pas d'apparaître comme l'ennemi public numéro 1 ?
L'ennemi public numéro 1 s'en prend à la Presse
Voici ce qu'on peut lire, à propos de Goethe, dans un livre publié dans la collection Folio :
"Depuis le dix-huitième siècle, sans jamais connaître le moindre déclin de renommée, Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) est considéré comme le plus grand écrivain allemand, un génie universel, l'incarnation de la culture allemande. (...) Mais, à mon avis, l'immense prestige de Goethe a toujours été très lié à son respect de l'autorité. Son oeuvre n'a jamais gêné les régimes tyranniques, ni les publics à oeillères. Il est le parfait exemple de l'artiste vendu au pouvoir."
Faut-il se contenter de hausser les épaules ? Le livre est publié sous un titre pompeux : "Vérités et mensonges en littérature". Son auteur a-t-il conquis une pleine indépendance par rapport à tous les pouvoirs ? Figurez-vous qu'il écrit dans de grands journaux, américains de surcroît ! Hélas, la Presse représente un pouvoir qui, on peut le penser, n'est pas toujours très éclairé. Peut-être, d'ailleurs, ne s'agit-il que de vendre du papier en quantité suffisante.
A propos d'Arthur Rimbaud et de sa soeur Vitalie, j'ai lu quelque part dans la presse dite littéraire :
"(...) en somme, sur un plan strictement humain, Arthur a aussi complètement raté sa vie que la petite soeur dont seize ans auparavant, etc."
La réussite de Rimbaud serait strictement littéraire, et la littérature ne ferait pas partie de ce que l'on considère comme l'humain ?
Ce qui serait vraiment humain, ce ne serait pas l'intelligence, mais l'affectivité ! Toutefois, l'amour maternel n'existe-t-il pas chez les animaux, et n'est-ce pas par l'intelligence que nous nous distinguons d'eux ? Il est vrai que nous ne comprenons les sentiments que très imparfaitement, mais, parfois, il faut l'espérer, mieux tout de même que ne le font les animaux.
Le même auteur écrit un peu plus loin : "Certes, du point de vue purement littéraire, Vitalie n'a rien d'un Arthur femelle."
Si l'on met la littérature et l'intelligence de côté, voyez comme ils se ressemblent, et comme ils sont humains tous les deux!
Quant au frère de Rimbaud, Frédéric, ce serait "un gentil crétin engagé pour cinq ans dans l'armée". Gentil, voilà pour le caractère humain, et crétin, voilà pour l'absence d'intelligence!
N'est-ce pas quelque peu prétentieux ? Et si Frédéric a "échappé au carcan des "Sépulcrines" ou de leurs équivalents virils", comme le reconnaît l'auteur, ainsi qu'à son milieu familial, son intelligence n'y est-elle pour rien ?
Frédéric Rimbaud, un crétin ? - Assez intelligent, en tout cas, pour critiquer la Presse. Voir les quelques lettres de lui publiées dans l'édition de la Pléiade.
L'ennemi public numéro 1 s'en prend au titre d'un livre publié par un universitaire, et défend la valeur instructive d'Une Saison en Enfer.
Si la presse trouve bon de nous entretenir de la soeur de Rimbaud, Vitalie, c'est sans doute que celle-ci présente un intérêt humain. Quant à Rimbaud lui-même, le seul intérêt qu'il présente, du point de vue strictement humain, ne serait-ce pas qu'il a "aussi complètement raté sa vie que la petite soeur" ? Et, dans ce cas, le titre d'un livre publié par un universitaire, Rimbaud ou l'éclatant désastre, ne serait-il pas pleinement justifié ?
Pour la réussite intellectuelle et littéraire de Rimbaud, et pour la valeur instructive d'Une Saison en Enfer, que Maurice Hénaud, notre collaborateur, met en évidence dans nos numéros 161 et 165, cela a-t-il un quelconque rapport avec l'humain ? Non, si l'instruction, l'intelligence et la littérature ne font pas partie de l'humain.
Mais nous sommes de ceux - si rares peut-être en notre siècle - pour qui les créations de l'intelligence humaine font partie de l'humain.
Que la Presse se fasse parfois une idée un peu étroite de l'humain, en particulier quand il s'agit de Rimbaud et de sa famille, c'est après tout compréhensible, puisqu'elle se propose de parler de l'actualité, et qu'elle ne se soucie guère du reste.
Mais, pour leur part, les universitaires ne devraient-ils pas s'intéresser davantage à la littérature ? Et, au lieu d'affirmer à la légère que les efforts de Rimbaud n'ont abouti qu'à un "éclatant désastre", essayer de comprendre quelle est la valeur instructive d'Une Saison en Enfer ?
Mais le veulent-ils ? La revue Parade sauvage, revue d'études rimbaldiennes (Musée-Bibliothèque Arthur Rimbaud, B.P. 490, F08109 Charleville-Mézières) aurait pris des contacts pour trouver quelqu'un qui pourrait rendre compte des publications de La Petite Revue de l'Indiscipline relatives à Rimbaud, notamment les oeuvres d'Alain Dumaine et les essais plus récents de Jean Donat et de Maurice Hénaud, dans nos numéros 134 à 165.
Seulement, comment accepter qu'un poète, fût-il Rimbaud, apporte à l'université une quelconque valeur instructive ? Et, de surcroît, par l'intermédiaire d'une revuette ? Pour sa part, La Petite Revue de l'Indiscipline, plus modeste ou plus prétentieuse, reconnaît qu'elle doit presque tout à Rimbaud et... peu de chose à l'université. Qu'ils continuent à mettre en avant "l'éclatant désastre", nous continuerons pour notre part, et dans la mesure de nos possibilités, à défendre la valeur instructive d'Une Saison en Enfer.
L'ennemi public numéro 1 s'en prend à Verlaine
Du point de vue strictement humain, si nous suivons le journaliste cité plus haut, Rimbaud aurait "aussi complètement raté sa vie que la petite soeur" (!)
Mais Rimbaud n'écrit-il pas à la fin d'Une Saison en Enfer : "Car je puis dire que la victoire m'est acquise" ?
Dans un chapitre (Victoire de Rimbaud, désastre de Verlaine) de son essai Verlaine, la destruction de l'enfer... et Rimbaud ! (notre numéro 150), Jean Donat a montré que le prétendu désastre de Rimbaud était une invention de Verlaine :
"Seul, entre les débris honnis de ton désastre,
L'Orgueil, qui met la flamme au front du poétastre", etc. (Sagesse)
D'autre part, où le journaliste a-t-il trouvé que la petite soeur de Rimbaud, Vitalie, avait, du point de vue strictement humain, complètement raté sa vie ? L'aurait-elle reconnu quelque part ?
Verlaine, qui croyait Rimbaud orgueilleux et méchant, alors que lui était, s'il faut l'en croire, "sincèrement naïf et bon", et donc, je suppose, profondémlent humain, n'aurait-il pas dû, du point de vue strictement humain, réussir sa vie ? Pourtant, il déclare :
"J'ai perdu ma vie et je sais bien
Que tout blâme sur moi s'en va fondre :
A cela je ne puis que répondre
Que je suis vraiment né Saturnien." (Parallèlement)
Verlaine, au lieu de rejeter la cause de ses propres erreurs sur les autres ou sur quelque "influence maligne" n'aurait-il pas dû s'efforcer de comprendre un peu mieux la valeur instructive d'Une Saison en Enfer ?
L'ennemi public numéro 1 : un Don Quichotte ?
"- Quelle sorte de Don Quichotte es-tu, m'objecte Maurice Hénaud, pour nommer ta rubrique L'Ennemi public numéro 1, alors que seulement quelques personnes par semaine ou par jour viennent lire quelques pages de ce blog ? Et s'en prendre aux sottises qui ont cours dans la société, est-ce la même chose que s'en prendre à la société elle-même ?"
- Bon ! l'ennemi numéro 1 de la sottise, si tu veux, lui ai-je répondu. mais la sottise n'a-t-elle rien à voir avec la société ? Rien à voir avec des préjugés transmis socialement, et dont nous ne pouvons nous libérer qu'en élargissant et en affinant notre culture, et en perfectionnant notre esprit critique ?
"- Mais ton esprit don quichottesque ne devrait-il pas, lui aussi, être soumis à quelque examen de l'esprit critique ?
"La société est-elle nécessairement bête, et l'individu nécessairement intelligent ? Ou bien, selon toi, l'individu n'est-il intelligent que dans certains cas, par exemple lorsqu'il se considère comme l'ennemi public numéro 1 ?"
- Certes, j'admets que mon intelligence n'est que partielle, et qu'il me faut aussi combattre ma propre sottise, et m'efforcer de m'en dégager.
D'autre part, je reconnais que la société fournit à l'individu la possibilité de développer et d'affiner son intelligence, notamment grâce à l'instruction, à l'école, aux autres individus, aux bibliothèques, aux musées, aux librairies, etc. Mais elle tend un peu trop à récupérer l'individu à son profit : au profit de l'Etat, des entreprises, de l'industrie, du commerce, de l'administration, de l'armée, de toutes les institutions, de tous les pouvoirs, de tous les corps constitués, et, en somme, de l'instinct grégaire. C'est de l'instinct grégaire, et de la sottise qui en est la conséquence, que je suis l'ennemi. Tu ne vas pas me dire que la société n'est pas fondée sur l'instinct grégaire ?
- Sébastien (à suivre, éventuellement). - Dans notre rubrique La Petite Revue de l'Indiscipline dans les Revues (à gauche, dans les Catégories), j'ai inséré un articulet : Des esprits à l'intérieur du temps.
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